Karin Viard

Rencontre avec Karin Viard, l’inquiétante nounou de « Chanson Douce »

Dans « Chanson Douce », l’adaptation au cinéma du livre de Leïla Slimani (Prix Goncourt en 2016), Karin Viard interprète Louise, une nounou consciencieuse qui prend tout doucement une place un peu trop encombrante dans la famille que forment Paul, Myriam et leurs deux enfants. Les réactions de cette nounou aux apparences parfaites deviennent vite inquiétantes…

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Rarement vous a-t-on vue jouer un rôle qui porte en lui autant de violence. Votre capital sympathie aux yeux du public n’est-il pas un atout pour incarner un personnage comme celui de Louise ?

Je suis toujours étonnée par l’image de femme sympathique qu’on me renvoie souvent. Je ne suis pourtant pas dans la séduction, je me moque de ce qu’on pense de moi et je suis assez libre. Ce qui est sûr, c’est que Louise est un personnage très différent de ce que j’ai déjà pu jouer jusqu’alors. On m’a beaucoup envisagée dans des rôles de femmes joviales et truculentes et là, j’incarne un personnage plus complexe, âpre, noir, dingue et violent, et cela est inédit pour moi. J’adore mettre les pieds sur des terrains nouveaux, et c’est, en effet, la première fois que je joue un personnage qui porte en lui une telle violence.

Comment avez-vous travaillé ses gestes, sa façon de se tenir et de marcher ?

Je n’ai pas travaillé spécifiquement ces aspects. J’ai fait confiance à mon bon sens populaire, et notamment dans le registre de la cuisine. Je savais instinctivement quel était l’emplacement adéquat des ustensiles pour le décor de la cuisine, par exemple. Même chose pour l’appartement de Louise : lors de ma première visite sur le décor, j’ai exprimé mon désaccord quant à l’excès de désordre que j’observais. Louise est bien trop maniaque pour vivre dans un capharnaüm. J’ai été entendue, ce qui est révélateur de l’esprit collaboratif dans lequel ce fi lm a été conçu. J’étais donc plus attentive à l’environnement dans lequel évolue mon personnage qu’à ses gestes précis.

Cela passe-t-il par des pensées, des histoires que vous vous racontiez intimement ?

Ce qui me nourrit, ce sont ma rêverie et mon imagination. Il fallait que j’adjoigne des pensées à mes actes, que j’y mette du sens. Je ne voulais pas qu’elle agisse gratuitement et il fallait éviter la caricature. Je souhaitais lui donner le droit d’être différente de l’image qu’on pourrait avoir d’elle. Le danger était de se limiter à une idée trop générale. Quelque chose bouillonne en Louise.

Louise demeure opaque. C’est une énigme en soi…

Bien sûr. On ne sait pas qui elle est. Moi, je me suis raconté des choses sur sa vie, sur celle qu’elle aurait rêvé d’avoir, sur ce qu’elle avait raté dans la sienne, sur les personnes pour lesquelles elle avait travaillé autrefois, sur sa peur de tomber socialement. Sa fragilité est de repartir de zéro à chaque fois qu’elle quitte une famille ou qu’une famille la quitte. Elle est habitée par la peur.

La peur traverse tout le film, comme une force archaïque.

Pensez-vous qu’une empathie à l’égard de votre personnage soit possible ?

Oui et non. Son geste est trop horrible pour qu’une réelle empathie à son égard soit possible. Pour autant, je pense qu’il y a quelque chose chez Louise qui peut nous troubler. C’est un phénomène mystérieux, mais parfois au cinéma, on préfère le «méchant» au «gentil». Louise est charismatique, mais je ne pense pas qu’elle suscitera de l’empathie chez le spectateur.

Et vous ? En avez-vous pour elle ?

Moi, je l’adore, ce personnage ! Bien sûr que j’ai de l’empathie pour elle et c’est bien normal, car c’est moi qui l’incarne. J’ai épousé son point de vue. Quand je la joue, je ne la juge pas, je l’interprète et je l’aime. Ce qui m’émeut chez elle, c’est sa capacité d’amour contrariée, c’est sa situation précaire, sa peur de tomber plus bas encore. Louise est ivre de solitude. Sa solitude l’a emmenée à un endroit d’où elle ne peut pas revenir. Elle souffre plus que de raison. Elle ne sait pas demander de l’aide, elle est enfermée dans ses convictions et sa rigidité, qui la mènent sur le mauvais chemin. Je suis émue par la façon dont elle retrouve sa propre enfance quand elle est avec les enfants. Les enfants ne la menacent pas, contrairement au monde des adultes.

Votre personnage a un rapport étrange au jeu : elle joue sérieusement, comme les enfants…

Absolument. C’était une proposition de ma part d’accentuer cela, comme quelque chose de non cadré. Quand les adultes jouent avec la même attitude que les enfants, cela met mal à l’aise et fait peur. Quand elle fl irte avec l’hystérie en jouant, je la trouve fl ippante. Cela vient de l’idée qu’elle est sans doute plus à l’aise en présence des enfants qu’avec les adultes.

C’est la première fois que vous travaillez avec Leïla Bekhti. Comment vous êtes-vous accordées toutes les deux ?

Ce fut simple et évident. Leïla est charmante et facile sur un plateau. Nous avons beaucoup ri. Ce fut un tournage très détendu. Paradoxalement, c’est souvent sur ce genre de fi lm que l’ambiance est joyeuse, alors que les comédies peuvent être cauchemardesques !

Comment êtes-vous sortie de ce rôle ?

Comme j’y suis entrée : avec beaucoup de jubilation !

Sortie en salles le 27 novembre.

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