Une fondation active depuis 102 ans
Chaque année, le cancer touche plus de 78 500 personnes en Belgique. La Fondation contre le Cancer s’investit pleinement pour contribuer à un monde où la maladie ne tuerait plus et où un plus grand nombre de patients guériraient. Un monde où les cancers incurables seraient transformés en maladies chroniques maîtrisées, avec un impact minimal sur la qualité de vie grâce à des traitements performants. Pour y parvenir, la Fondation a fait du financement de la recherche sa priorité absolue en investissant dans les projets les plus prometteurs.
Le professeur Pierre Coulie, éminent immunologiste, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain (UCLouvain) et vice-président de la Fondation, est largement reconnu comme l’un des pionniers de l’immunologie des tumeurs humaines et de la découverte des antigènes tumoraux. Il a eu la gentillesse de nous éclairer sur les trois axes de travail principaux de son organisation – des combats que mènent bien sûr tous les autres acteurs présents à cet événement.
1. La recherche : le moteur du changement
« Le pôle le plus important en termes financiers, c’est la recherche. Nous finançons des projets de recherche fondamentale ou clinique », explique d’emblée le professeur Coulie. « C’est un moteur évident, parce que toute personne qui devient patient un jour voit sa vie basculer. C’est un véritable tremblement de terre, et ce ne sera plus jamais comme avant. Cela a des conséquences énormes sur le quotidien des gens, sur leur psychologie, sur leur manière d’envisager l’avenir. Je crois qu’il faut le vivre pour s’en rendre compte. »
Il poursuit : « Pour toutes ces personnes, la seule chose qui compte vraiment, c’est que l’on progresse. Si nous ne faisons pas cet effort pour pouvoir guérir plus de gens dans 10, 20 ou 30 ans, rien ne bougera. Évidemment, la Belgique n’est pas seule dans cette bataille, cela se fait à l’échelle mondiale. Les résultats sont publics et partagés. Participer à cet effort et s’inscrire dans cette démarche pour les patients est crucial. C’est pourquoi une très grande partie de nos dons est consacrée à la recherche. »
2. La prévention : 40 % de cas évitables
« Le deuxième élément absolument crucial, peut-être plus encore aujourd’hui qu’auparavant, c’est la prévention. Nous savons que 40 % des cancers sont évitables, ce qui est gigantesque ! Le tabac représente à lui seul 20 % des cas. Viennent ensuite l’alcool (8 %), les rayons ultraviolets, la sédentarité ou encore une mauvaise alimentation. Nous connaissons les facteurs de risque, il faut agir dessus. C’est un défi, car il faut réussir à toucher un public beaucoup plus jeune, qui a souvent la tête bien loin des préoccupations liées au cancer. Le rôle des plus de 50 ans est de prendre conscience de cela et de sensibiliser les générations suivantes, qui leur font confiance », insiste le professeur.
3. Le vécu des patients : adoucir l’épreuve
« Le troisième axe concerne directement le vécu des patients : il faut aider les malades, les personnes en rémission ainsi que leurs proches à traverser cette épreuve le mieux possible. C’est une question de bien-être et de qualité de vie », développe Pierre Coulie. « Dans ce domaine, notre rôle est plutôt d’impulser des initiatives, de susciter de l’intérêt pour que des projets s’organisent sur le terrain. Nous ne pouvons pas tout faire nous-mêmes, ce serait financièrement impossible pour une fondation ; c’est normalement le rôle des pouvoirs publics. »
Il conclut sur ce point : « De nombreux patients viennent nous dire après coup que ce qui les a le plus aidés à surmonter les moments difficiles, c’est le partage. Rencontrer des personnes qui vivent ou ont vécu les mêmes difficultés est essentiel. Le diagnostic et les traitements imposent un bouleversement tellement intime qu’il est difficile, quand on n’est pas passé par là, de trouver la juste distance. On veut essayer de comprendre, mais c’est presque impossible sans l’avoir vécu. Permettre à ces personnes de se retrouver et de partager des activités est une aide inestimable. C’est pour cela que nous mettons en lumière ce qui existe. »
L’accompagnement des malades : des méthodes originales et innovantes
Sur le terrain, des projets formidables voient le jour. C’est notamment le cas du programme mis en place par Lora Bertrand, infirmière au sein de l’équipe mobile de soutien et de soins continus du Centre Hospitalier du Bois de l’Abbaye à Seraing, en province de Liège. Elle coordonne la logistique du projet « Médiation animale : la visite d’un chien, un lien vers un mieux-être » au sein du service d’oncologie.
Ce projet, mené en collaboration avec une ASBL spécialisée, permet à des chiens de rendre visite aux patients qui le souhaitent. « C’est un projet qui a demandé beaucoup de travail en amont et une solide organisation », confie-t-elle. « Faire entrer des animaux en milieu hospitalier n’est jamais simple. Il a fallu collaborer étroitement avec le comité d’hygiène et la direction médicale pour leur démontrer, études à l’appui, qu’il n’y avait aucun risque sanitaire. »
Depuis le mois de mars, les chiens viennent ainsi une fois par semaine à la rencontre des patients. Ce programme s’inspire de l’initiative « Un chien pour un sourire » de la Fondation de la Citadelle, qui existe depuis 2002 et compte 19 chiens.
Ces animaux, sélectionnés pour leur caractère extrêmement sociable, vivent dans des familles d’accueil où ils apprennent une série d’ordres précis grâce à un éducateur canin. Leurs profils sont très ciblés (en fonction du tempérament, du pelage ou de la race) : certains sont orientés vers la pédiatrie, d’autres vers la gériatrie ou l’oncologie.
« Mon rôle consiste principalement à accueillir l’ASBL chaque jeudi, à planifier les visites et à sélectionner les patients d’accord pour recevoir les animaux, car les chiens ne rentrent évidemment pas dans toutes les chambres », explique Lora Bertrand.
« Nous passons d’abord faire le tour des services. Ensuite, nous préparons le terrain au niveau de l’hygiène, par exemple en protégeant les cathéters avec des bandages. Nous installons aussi un petit chariot pour les maîtres-chiens avec du linge propre, afin de protéger les draps ou les fauteuils si l’animal s’y installe. »
Réapprivoiser son corps
Au-delà de la médiation animale, d’autres approches se développent pour aider les malades à se réapproprier leur image. Massages adaptés, soins du corps, socio-esthétique ou ateliers de maquillage : autant d’initiatives indispensables pour que les patients reprennent confiance en un corps qui les a parfois trahis, et envers lequel le rapport est devenu particulièrement complexe et subtil.
Un accent mis sur le travail des jeunes chercheurs
La relève est assurée. Un excellent exemple en a été donné lors de la séance plénière par la parole du Dr Céline Grégoire (CHU de Liège), venue expliquer comment optimiser l’immunothérapie dans le traitement du myélome multiple.
Le Dr Céline Grégoire cherche à améliorer l’efficacité de la thérapie par cellules CAR-T pour les cancers du sang. Son travail se concentre sur les raisons pour lesquelles ces traitements innovants échouent parfois, notamment à cause d’une disparition trop rapide des cellules réinjectées. Elle étudie l’impact négatif des chimiothérapies antérieures sur la qualité des lymphocytes du patient. En ciblant et en enrichissant le produit en cellules T mémoire précoces, elle vise à augmenter leur survie et leur persistance à long terme. Ses recherches cliniques ciblent en priorité des formes agressives de myélome multiple et de leucémie.
Elle n’est bien sûr pas la seule à avoir vu son travail mis en avant. « La recherche de demain et les grands progrès médicaux de ces 15, 20 ou 25 prochaines années viendront d’eux, de ces jeunes chercheurs », souligne le professeur Coulie. « Mais pour l’instant, les personnes clés pour transmettre ces messages sont les plus âgées, car elles savent de quoi elles parlent et disposent du recul nécessaire pour conscientiser les nouvelles générations. »
Avancées technologiques : de puissants facteurs d’optimisme
Bien qu’il reste de nombreuses incertitudes, les perspectives d’avenir s’avèrent particulièrement encourageantes. « Dans 50 ans, nos petits-enfants – qui seront alors les nouveaux quinquagénaires – réaliseront peut-être que la plus grande avancée contre le cancer des dernières décennies est venue d’une découverte dont on ignore tout aujourd’hui », avance le professeur Coulie. « Il faut toujours rester ouvert à l’inconnu. Ce qui nous attend sera peut-être bien supérieur à tout ce que nous maîtrisons actuellement. »
En attendant ces révolutions futures, des pistes thérapeutiques tangibles redéfinissent déjà la donne. « Le mot-clé actuel est la personnalisation grâce aux thérapies ciblées », se réjouit-il. Ce sont des médicaments conçus pour agir très précisément sur les conséquences d’une anomalie génétique spécifique, identifiée au préalable chez le patient grâce à un diagnostic génétique.
« On ne donne plus le même traitement de manière standardisée à toutes les personnes souffrant d’un cancer du sein ou du côlon. On cible uniquement la sous-population de patients dont la tumeur présente l’anomalie visée – cela peut représenter 1 % comme 30 % des cas. Ces thérapies ciblées portent énormément d’espoirs, et l’intelligence artificielle nous aide considérablement à les développer. »
L’IA s’impose désormais comme un accélérateur incontournable. Se posant la question de savoir si elle deviendra un jour un « créateur » de technologies purement médicales, le professeur Coulie préfère insister sur les progrès actuels du diagnostic génétique.
« Nous allons bientôt disposer d’outils capables de détecter un cancer de manière ultra-précoce, bien avant l’apparition du moindre symptôme. Des anomalies génétiques ou des cellules cancéreuses circulantes pourront être repérées par une simple prise de sang. Un tel progrès va tout changer. Traiter une tumeur miniature de la taille d’un petit pois ou d’une cerise n’a absolument rien à voir avec une intervention sur une masse de la taille d’une orange ou d’un pamplemousse. Le pronostic vital est complètement différent. »
Parallèlement, la prise en charge globale continue d’évoluer grâce à :
- la robotisation de la chirurgie ;
- la précision accrue et la simplification de la radiothérapie ;
- les avancées de l’immunothérapie, qui affiche des succès cliniques constants depuis 2010 et promet des pas de géant pour les décennies à venir ;
- l’essor des thérapies basées sur l’ARN messager, popularisées par la crise du Covid-19, qui s’ouvrent aujourd’hui à des applications en cancérologie impensables il y a encore vingt ans.
« Ce sont de véritables bonds “quantiques”, des marches de géant qui sont franchies », s’enthousiasme le professeur. Bien que la maladie reste complexe et ne disparaisse pas du jour au lendemain, les statistiques parlent d’elles-mêmes : « Aujourd’hui, le taux de survie à 5 ans pour un cancer du sein atteint 98 %. Pour le cancer de la prostate, ce taux oscille entre 85 % et 90 %. Il y a quarante ans, la situation n’était pas du tout comparable. Les perspectives cliniques sont infiniment plus riches aujourd’hui qu’il y a 25 ans. »
Tous concernés
Dans son œuvre majeure La Maladie comme métaphore (1978), rédigée alors qu’elle luttait elle-même contre un cancer du sein, l’écrivaine Susan Sontag écrivait que la maladie est la face cachée de la vie. Elle y expliquait que chaque être humain possède à sa naissance une double nationalité : un passeport pour le royaume des bien-portants et un autre pour le royaume des malades.
Bien que nous préférions tous n’utiliser que le premier, la réalité de la condition humaine fait que, tôt ou tard, chacun d’entre nous est contraint, au moins pour un temps, de se reconnaître comme citoyen de cet autre royaume, plus sombre et douloureux.
Agissons donc, ce que nous pouvons tous, quel que soit notre niveau.

