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Ekphrasis, l’écriture dans l’art

Il y a quelques semaines s’est ouvert la dernière expo de la Fondation Boghossian à la Villa Empain. Centre de dialogue entre cultures occidentale et orientale, la fondation nous propose un parcours autour du dialogue entre art et langage. Visite.

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Si l’exposition s’intitule « Ekphrasis », peut-être est-il utile de préciser ce qu’est une ekphrasis ? Car à moins de commencer l’exposition par l’étage de la villa, vous n’en saurez rien avant d’avoir gravi quelques marches…

Si l’on s’en tient à l’étymologie grecque du mot « ekphrazein » signifiant « expliquer jusqu’au bout », l’ekphrasis est une description précise et détaillée. Au XVIIsiècle, les salons artistiques font l’objet de comptes rendus de critiques qui cherchent à décrire le plus fidèlement possible les tableaux à l’intention des lecteurs. Afin que ces derniers, faute d’illustration, puissent « visualiser » le mieux possible les tableaux. A l’époque moderne, le terme d’ekphrasis a évolué se rapprochant de sa définition actuelle à savoir une figure de style évoquant une œuvre d’art. Citons également ici Umberto Eco qui pratique, théorise et distingue l’ekphrasis ouverte de l’ekphrasis occulte. La première décrivant explicitement une œuvre d’art, la seconde décrivant une scène qui s’inspire d’un tableau que seul le lecteur cultivé peut reconnaître…

ekphrasis

En bref, retenons que l’ekphrasis dans son sens actuel est une description d’une œuvre d’art et qu’elle est assimilée à un genre littéraire. Epinglons également que l’ekphrasis a pu et peut toujours servir de source d’inspiration. Comme en témoigne la tempera sur bois de Sandro Boticelli, la Calomnie d’Apelle (vers 1495) inspirée de l’ekphrasis de Lucien de Samosate écrite sur base du tableau perdu d’Apelle de Cos qui a vécu au IVe siècle avant Jésus-Christ. Dans l’exposition Ekphrasis, le commissaire Bruno Corà prolonge ce dialogue entre écrits et art en explorant les relations qu’entretiennent les artistes avec le langage. En effet, pour certains artistes contemporains, l’utilisation du langage dans l’œuvre est une expression privilégiée. Directeur de la Fondation Burri (Italie), Bruno Corà propose à la Villa Empain un voyage emmenant les visiteurs dans l’univers d’artistes aux styles et médias variés mais ayant comme point commun : le langage.

Les Belges

Un intéressant panel d’artistes belges est présenté dans le parcours de l’exposition. De Christian Dotremont (1922-1979) à Lieven De Boeck (1971) en passant par Marcel Broodthaers (1924-1976), Jeff Geys (1934-2018) ou encore Fred Eerdekens (1951) et Thierry de Cordier (1954), l’art belge du tournant du XX-XXIsiècle est bien représenté.

Les œuvres de Marcel Broodthaers et Fred Eerdekens questionnent le lisible et l’illisible. Avez-vous déjà pu admirer les œuvres de ce dernier ? Ses créations sont indissociables de la lumière car, en effet, l’ombre qu’elles projettent révèle un message tel I hate words présenté au rez-de-chaussée de l’exposition. Personnellement, je garde un souvenir particulier de ma rencontre avec ses fils métalliques tordus plantés dans un mur et dont l’ombre dévoilait des mots, une phrase, le tout invitant à esquisser un sourire… Rien n’est jamais gratuit. Comme dans l’œuvre du surréaliste Marcel Broodthaers, la place des mots est déterminante.

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Chez Christian Dotremont, c’est une autre relation qui est explorée : l’écriture est un média à proprement parler. L’artiste décline des logogrammes à l’encre de Chine sur papier qui « saisit la nature matérielle de l’acte d’écrire, devine le rôle initiateur de la main où le poids du corps au travail se porte jusqu’à la pointe de la plume » comme l’écrivait Joseph Noiret (autre peintre belge fondateur de COBRA).

L’écriture à charge

Autres œuvres, autres intentions. Telles Shirin Neshat et Barbara Kruger, certains artistes présents utilisent le langage comme écriture à charge. Que cette charge soit politique ou purement poétique. Et Barbara Kruger d’interroger : « Is blind idealism reactionary ? ». Avec sa question en lettres capitales blanches bordées d’une ligne noire posée sur un fond uniforme rouge, l’artiste conceptuelle américaine interpelle les constructions culturelles. Tandis qu’Arpaïs Du Bois (encore une Belge !) écrit, en toute simplicité : « Vivre en possession des mots ». Un dessin sur papier empreint de poésie pour celle qui se définit comme « dessinateur/penseur, penseur/écrivain… ».

Des œuvres à messages

D’autres, à l’instar du collectif Art & Language, de Tracey Emin ou d’Alighiero Boetti envoient au spectateur des messages personnels.

Ekphrasis se révèle une exposition abordable tant par sa taille que par son propos. Néanmoins nous aurions aimé retrouver des liens entre, par exemple, la collection de proverbes brodés sur coton, une série élaborée entre 1974 et 2012, d’Annette Messager dont le propos est machiste, et la liste des questions de femmes de Jeff Geys, Vrouwenvragen tirée des collections du Mukha. Et puis peut-être en sus du parcours et des œuvres, quelques clés de lecture du propos et de la sélection.

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Nos coups de cœur esthétiques vont aux sculptures de Peter Downsbrough AND, AS, PLACE, THEN, THERE et AND AS HERE. Commandées pour l’expo, elles font dialoguer intérieur et extérieur. Autre coup de cœur, Union impossible de Mounir Fatmi. L’œuvre représentant une machine à écrire dont jaillissent des caractères de calligraphie arabe. Union impossible entre standardisation de l’écriture et du geste lent, précis et chaque fois unique que le calligraphe délie sur le papier reproduisant un artisanat séculaire.

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Ekphrasis, l’écriture dans l’art
Jusqu’au 9 février

FONDATION BOGHOSSIAN – VILLA EMPAIN
Centre d’art et de dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident
Avenue Franklin Roosevelt 67
1050 Bruxelles

www.villaempain.com