un autre monde

Vincent Lindon bascule dans « un autre monde »

Après dix ans d’idylle, un enfant et un divorce douloureux dans la vraie vie, Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon se retrouvent à l’affiche d' »Un Autre Monde ». Devant la caméra de Stéphane Brizé, le duo magistral nous rend témoin d’un amour brisé par la pression du travail.  Présenté à la Mostra de Venise, ce dernier volet d’une trilogie sur le management entrepreneurial est un film intense et captivante qui fait écho à une quête universelle de sens qui explose avec la crise sanitaire… A voir dès le 23 février au cinéma.

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Interview de Stéphane Brizé

Pourquoi avoir eu le désir de raconter l’histoire de ce cadre ?

Stéphane Brizé : Le film met en scène la perte de sens de la vie d’un cadre d’entreprise qui, en même temps que son mariage s’effondre, a de plus en plus de difficultés à trouver de cohérence dans un système qu’il sert pourtant depuis des années. Un système dans lequel il lui devient extrêmement compliqué d’appliquer vers le bas des injonctions venues d’en haut. De nombreux cadres nous ont raconté, à Olivier Gorce mon co-scénariste et moi-même, une vie personnelle et professionnelle à laquelle ils parviennent de moins en moins à donner de sens parce qu’on ne leur demande plus notamment de réfléchir mais simplement d’exécuter. Nous avons voulu rendre compte des conséquences du travail de ceux qui sont considérés comme le bras armé de l’entreprise mais qui sont simplement des individus pris entre le marteau et l’enclume.

Le film a été conçu avant la crise du Coronavirus, mais il résonne tout particulièrement aujourd’hui en montrant un système à bout de souffle rempli d’incohérences…

Stéphane Brizé :Personne ne pouvait imaginer la crise sanitaire exceptionnelle que nous traversons. Et si on peut la voir comme une source de chaos presque jamais atteint, il est aussi possible de l’envisager comme une opportunité pour se questionner. Histoire de transformer la contrainte en avantage et ne pas être simplement les perdants de l’Histoire. Comme lorsqu’il arrive que notre corps ou notre psyché rompe pour stopper la machine et nous signifier que l’on omet de s’interroger sur un invisible essentiel, un angle mort de notre vie. Métaphore à l’échelle d’un individu du désordre de notre monde, les profonds bouleversements que vit le personnage principal vont l’obliger à questionner son action, sa responsabilité et sa place à l’intérieur de l’entreprise et de sa famille.

Avec cette histoire, nous sommes dans le tragiquement banal de la vie d’un cadre ?

S.B. : Philippe Lemesle, le personnage principal du film, évolue à l’endroit victorieux de notre civilisation moderne, le lieu de la méritocratie, le lieu de ce qu’on appelle classiquement «une belle réussite». Comment dire que l’on a mal quand on fait partie de l’élite sociale ? Se plaindre serait à la fois indécent au regard des plus modestes en même temps que le signe d’une faiblesse. Sentiment insupportable au regard de ses pairs. Sentiment insupportable au regard de soi-même. A cet endroit du monde, on ne peut pas, on ne doit pas être fragile. Interdit sous peine de déclassement et de remplacement par un plus jeune et plus dynamique que soi ou un autre qui ne discuterait pas ce qu’on lui demande de faire. Un endroit du monde de grande solitude où l’on n’a peut-être plus le choix. C’est la question de la liberté personnelle qui est aussi abordée.

Comment Philippe Lemesle – le personnage que joue Vincent Lindon – peut-il se soumettre à un système dont il comprend les incohérences ?

S.B. : Il ne comprend pas les incohérences du système tout de suite. En tout cas, il est bien incapable de se les formuler à lui-même. Il subit alors une situation à un endroit de sa vie – le travail – qui engendre des conséquences à un autre endroit – la famille. Au début du film, il lui est absolument impossible d’entendre et de s’avouer que la contrainte de réduction de personnel que le groupe Elsonn lui impose sera très compliquée – voire impossible – à mettre en œuvre. Au début, il n’est capable que de faire ce qu’on lui demande de faire. Pas par idéologie, pas par goût de la brutalité mais parce qu’il a intégré l’idée que le problème n’est pas le système en lui-même mais la difficulté ou l’impossibilité de ses membres à s’y adapter. Seulement son site industriel ainsi que la majorité des autres en France – et même en Europe – arrivent aujourd’hui à un point de rupture. Faire plus avec moins devient impossible. Les salariés – cadres et ouvriers – sont au bout de leurs possibilités. Philippe doit alors accepter qu’il n’est pas le problème avant d’aller pouvoir se confronter à sa hiérarchie. C’est la révolution copernicienne qu’il doit opérer s’il ne veut pas tout perdre : sa famille, sa santé psychique et physique.

Cet «autre monde» suggéré dans le titre est-il celui que le personnage principal – joué par Vincent Lindon – est en train de perdre ou bien celui dans lequel il bascule ?

S.B. :C’est tout cela à la fois. Le personnage s’éloigne inexorablement d’un monde où sa place et son action faisaient sens pour aller vers un monde où l’éthique et la morale qui le structurent profondément disparaissent. Cet «autre monde», c’est la question du choix qui se pose au personnage interprété par Vincent Lindon en même temps qu’à celui interprété par Sandrine Kiberlain. La question de savoir ce que nous sommes prêts à faire personnellement et professionnellement pour être à la place qui nous semble très intimement la plus juste. Après plus d’une année de pandémie mondiale, le titre résonne de surcroit presque ironiquement au regard du «nouveau monde» tellement évoqué et sans doute tellement espéré il y a quelques mois. Celui qui allait ou devait se construire sur la remise en question que cette crise soudaine nous imposait.

La part de l’intime du personnage prend ici une très grande place…

S.B. : Ce qui m’intéresse, ce sont les femmes et les hommes et les conséquences dans leur vie personnelle de leurs choix professionnels. Ici, dans ce film, des individus – des cadres – doivent prendre des décisions qui mettent inévitablement des gens en souffrance. Il leur est demandé d’abandonner petit à petit une part de leur humanité. Et on ne tire pas impunément sur ce fil sans prendre le risque qu’il ne rompe. Tout cela ne se fait pas sans inquiétude, sans angoisse, sans tiraillements intérieurs. Et c’est tout cela que ces cadres ramènent chez eux. Et peu à peu, ce qui a été équilibre pendant des années devient déséquilibre et soudain tout l’édifice s’effondre.

Une des conséquences pour Philippe Lemesle est son divorce. Mais si Anne, sa femme, le quitte, elle continue pourtant à l’aimer.

S.B. : Oui, car si elle quitte l’homme avec lequel elle a vécu pendant plus de 25 ans, ce n’est pas parce qu’il n’y a plus d’amour entre eux mais parce qu’elle doit sauver sa peau. Elle fait le constat que son quotidien a perdu toute cohérence et elle prend alors le risque de partir. La notion de courage est abordée à plusieurs reprises durant le film dans la sphère professionnelle du personnage. Mais le vrai courage, c’est Anne qui en fait preuve. Car elle part même si elle est étreinte par la peur pour son avenir. Elle part parce que l’espace de son couple est devenu un lieu de renoncement et de souffrance. Elle qui a sacrifié une part de ses ambitions professionnelles pour que son mari réussisse une très belle carrière, elle se sent aujourd’hui flouée. Le contrat tacite avec Philippe, le troc, n’a plus de sens et elle ose rompre avec ce que beaucoup considèreraient comme un confort impossible à remettre en question. Et la manière incroyablement subtile dont Sandrine Kiberlain révèle les contradictions intérieures d’Anne est époustouflante et bouleversante.

C’est l’occasion de retrouvailles entre Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain (avec qui vous aviez tourné Mademoiselle Chambon il y a 12 ans).

S.B. : Des retrouvailles très fortes car ils s’admirent et ils n’avaient pas rejoué ensemble pendant toutes ces années. Et si j’ai fait trois films avec Vincent depuis ce moment-là, j’attendais le moment de pouvoir refaire un film avec Sandrine tellement l’actrice est immense. Cela se fait avec eux deux, c’est un cadeau supplémentaire. Car sans révéler de grands secrets, la nature de leurs liens passés, résonne d’une manière particulière dans ce qu’ils ont ici à jouer. C’est un privilège d’avoir leur confiance et de pouvoir travailler cette matière avec eux.

C’est votre 5ème film avec Vincent Lindon…

Un film, c’est un sujet, une histoire et des protagonistes mais c’est aussi pour moi un documentaire sur un ou des acteurs. Je ne crois absolument pas à la notion de personnage. Le personnage, c’est d’abord une construction du scénariste puis au final du spectateur. Entre les deux, sur le plateau, je ne fais qu’avec la matière vivante qui est en face de moi. Je fais parfois des films avec la colère de Vincent, avec ses doutes, avec sa tendresse, je fais ici avec sa fatigue et son désarroi. Je n’invente rien d’un comédien, je ne fais qu’avec ce qu’il me permet de disposer. Le talent d’un comédien, c’est sa capacité de disponibilité. Et Vincent se rend immensément disponible pour investir des espaces et des histoires que j’imagine à chaque fois différents.

Le personnage que joue Vincent Lindon est confronté à plusieurs reprises à l’argument du courage. C’est une notion importante dans l’entreprise ?

S.B. : C’est une notion fondamentale même. Avec Olivier Gorce, nous avons rencontré Christophe Dejours, le psychanalyste spécialiste du travail, se questionne sur la manière dont des individus dits « normaux », des individus que l’on pourrait qualifier d’« honnêtes gens», peuvent accepter sans protester des contraintes toujours plus dures dont ils savent qu’elles mettent en danger à la fois leur intégrité morale, mentale et physique ainsi que celle des autres ? Le courage est alors proposé comme facteur d’intégration et de respectabilité dans le groupe. Le courage de faire ce qui pourtant, au fond de nous, nous répugne afin de ne pas être montré du doigt, ou pire, écarté du système.

Pour vous, le courage se situe où alors ?

S.B. : Je ne suis pas là pour apporter ce genre de réponse définitive. La situation du film questionne un homme à un moment de sa vie où des vérités qui lui semblaient éternelles s’écroulent les unes après les autres. Une situation qui lui impose de s’interroger sur des peurs auxquelles il doit accepter de se confronter pour rompre avec ce qui lui fait mal. Abandonner toute idée de sa propre humanité ou bien fuir le lieu de la contrainte et de la souffrance en renonçant à un statut social en même temps qu’à l’idée de sa propre force ? C’est autour de ce questionnement que le récit s’est construit et auquel le personnage apportera sa réponse.

 

 

« Un Autre Monde », un film de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Anthony Bajon et Marie Drucker –

Au cinéma le 23 février. 


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