créateur de parfum

Rencontre avec les créateurs d’eaux de parfum des plus grandes maisons

Les eaux d’été abandonnent la transparence cristalline pour se colorer de textures plus denses et de sillages au caractère bien trempé. Tour d’horizon en odorama et rencontres avec des nez de grandes maisons.

 

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Senteurs d’été

« J’ai travaillé sur la sensation de l’eau sur la peau, sous la douche, sur sa puissance et la fraîcheur qu’elle procure. Sur l’idée d’un parfum dynamique, changeant, qui a de la fluidité mais aussi de la texture », raconte la parfumeuse anglaise Louise Turner (on lui doit notamment The Scent for Her de Boss, Pop de Stella McCartney, Fahrenheit 32 de Dior, Love de Chloé, ndlr) quand on l’a rencontrée en Islande, à deux pas d’une impressionnante cascade. C’est ce lieu hautement symbolique qu’a choisi la marque Kenzo pour lancer ses deux nouvelles eaux rebaptisées Aqua Kenzo, et qui sortent 20 ans après la naissance de la ligne Eau de Kenzo. Pas de notes aqueuses ou marines trop prévisibles dans la version féminine de cette fragrance qui laisse place à l’imaginaire, l’abstraction et la créativité de son auteure.

« J’ai construit ce jus autour du magnolia, une essence florale atypique puisqu’elle est très verte, fruitée, presque aromatique. Je l’adore. Elle me rappelle l’odeur, très hespéridée et ‘muguet’ du magnolia de la voisine de mes parents. Il faut mettre très peu de cette senteur dans un parfum. Les notes florales sont ma passion, je les ai beaucoup travaillées. La nature m’inspire énormément. Dernièrement, j’ai essayé de composer un chèvrefeuille qui me plaise comme celui du jardin et je n’y suis pas arrivée… Mon métier, c’est à la fois recréer la nature mais aussi, et avant tout, déformer, twister les matières. Pour ce parfum Kenzo, une essence de mandarine apporte un côté juteux, et un accord ‘feuille de framboisier’ très vert, croquant, acidulé, avec du bourgeon de cassis naturel. En touche épicée et boisée, on retrouve un patchouli, mais différent car il est obtenu grâce à une réaction enzymatique qui le rend plus lumineux et vibrant, moins sombre et terreux, sa note boisée traverse tout le jus. »

Individuel et universel

Elargir sa palette, traduire ses propres émotions et sa propre vision comme un peintre propose son interprétation intime d’un portrait ou d’un paysage, tel est le chemin sinueux qui permet de susciter des émotions universelles. « Le parfumeur travaille de manière assez personnelle en espérant toucher les autres, poursuit Louise Turner. Si on essaye de créer pour tout le monde, cela devient générique. Une fragrance dotée d’une signature et d’une présence ne peut pas plaire à tous, chacun reçoit différemment le message émotionnel qu’elle transmet. Mais on a heureusement beaucoup de choses en commun. Une certaine passion, une énergie : c’est cela que j’ai voulu transmettre ici ».

Pour Ane Ayo, jeune parfumeuse espagnole de 32 ans qui a travaillé en tandem créatif avec le nez Philippe Romano pour composer le jus Aqua Kenzo pour Homme, la fraîcheur constitue une référence culturelle. « Les notes marines et aquatiques s’utilisent beaucoup plus en Espagne que dans le Nord. Le climat joue beaucoup. Personnellement, j’aime beaucoup les chypres mais j’ai une préférence pour les notes hespéridées, aldéhydées, musquées, un côté ‘linge propre’. Ça tient sans doute à mes origines hispaniques. Dans mon travail, j’essaye bien sûr de ne pas me limiter, mais de créer du contraste et de l’addiction. L’addiction est souvent régressive, évoque des mets de l’enfance. Ici, elle vient du santal et de muscs qui nous donnent toujours envie d’en sentir plus, et d’un accord de feuille de noisetier qui apporte une crémosité salée, avec le sésame. On a fonctionné à l’envers : on est parti de l’addiction, via ce santal hyper fluide, aux accents ‘bois blanc’, ‘bois flotté’, pour plonger dans l’eau ensuite. La fraîcheur aqueuse procure une sensation de propreté assez universelle, donc amène du bien-être et rassure énormément. Elle fonctionne bien avec la structure classique des masculins, les fougères et les boisés. On a beaucoup distingué les parfums pour hommes et pour femmes autrefois, mais la frontière tend à disparaître. Comme de plus en plus de femmes, je porte parfois des fragrances masculines. Et j’aime beaucoup le fait de pouvoir travailler dans les deux registres. »