Rencontre avec les créateurs d’eaux de parfum des plus grandes maisons

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La rencontre de l’eau et du bois

Pionnier par son accord marin iodé, citrus, cèdre et très frais, la sensation puissante et sereine de l’eau qu’il évoque, ses molécules synthétiques, innovantes en 1996, l’année de son lancement, le best-seller mondial Acqua di Gio de Giorgio Armani se décline aujourd’hui en version boisée, plus texturée, appelée Absolu. Il garde pour fil rouge les notes maritimes originelles mais se pare d’accents contrastés, plus chauds et sensuels. La rencontre de l’eau avec les bois modernes, au soleil couchant, selon son créateur, le célèbre parfumeur Alberto Morillas. « Pour la partie boisée, nous avons utilisé une qualité particulière de patchouli, en provenance du Guatemala (et non d’Indonésie comme la plupart du temps), travaillée pour Armani en exclusivité, explique-t-il. D’habitude, on récolte les feuilles de patchouli et on les met dans un sac pour les emmener directement sur le lieu de l’extraction et de la distillation. Ici, les feuilles sont récoltées et disposées au soleil pour les faire sécher avant de les distiller. C’est une grosse différence qui permet d’éviter la fermentation dans les sacs. On a un côté plus lumineux et pur parce que les feuilles sont gorgées de soleil ». Autre ingrédient de cette atmosphère de fin de journée au bord de l’eau, le labdanum rayonne de chaleur, d’ambre, d’accents aromatiques. Un accord boisé composé de molécules synthétiques high-tech confère quant à lui de la verticalité à la nouvelle fragrance transparente en tête et dense dans le fond.

Clairement, les essences de l’été se complexifient. Perrine Vesteghem, collaboratrice d’Alberto Morillas, voit dans cette tendance l’influence des jus plus tranchés de la parfumerie de niche. « A côté des Cologne utilisées pour un effet splash, je remarque, à titre personnel, des choses très texturées. Je pense que les parfums de niche éduquent beaucoup les consommateurs à des matières très signées et marquées olfactivement. Du coup, ils veulent des eaux qui tiennent, qui soient signées, qui expriment un peu leur personnalité… Les parfumeurs l’ont bien compris. C’est dans cette approche que se situe Acqua di Gio avec des facettes marines et le bois qui vient les texturer et donner une identité, de la chaleur… »

À l’ombre du figuier

La fraîcheur d’une Cologne conciliée à la puissance d’un parfum construit. C’est précisément ce qu’a voulu composer Mathilde Bijaoui pour la maison Roger & Gallet, avec Feuille de Figuier. « On revient à une parfumerie qui s’affirme, avec une signature et de l’addiction, observe-t-elle. On essaye de capter une odeur qui va rendre le jus familier, agréable, qui va susciter l’envie de se le mettre sur la peau toute la journée. Que ce soit un floral, un oriental, un chypre… Cela peut passer par des notes gourmandes mais pas uniquement. Des bois peuvent être addictifs. C’est plutôt dans la manière de travailler sa note que cela réside. Ici, j’ai voulu cette figue addictive sans être gourmande ». Pour donner vie à cette ‘eau bienfaisante’ (« on la met pour sentir bon mais aussi pour se sentir bien, avec une notion de plaisir ») qui lui a été commandée sur ce thème, la parfumeuse qui travaille pour la société Mane s’est plongée dans ses souvenirs d’enfance. « Mes parents sont installés en Provence depuis une vingtaine d’années et c’est là que je vais me ressourcer aujourd’hui. J’aime tellement les figuiers que j’en ai planté un à la naissance de ma fille. Un geste fort. Le fruit est aussi symbole de douceur et de fécondité. On le déguste dans ma famille lors d’un repas presque rituel au cours duquel on se souhaite bonne chance, pour que l’année soit douce. Olfactivement, la feuille du figuier est très verte, un vert intense, végétal, facetté par quelque chose de lacté. C’est une odeur que j’ai sentie dès l’enfance et que j’associe au plaisir. Elle évoque pour moi le vent qui souffle sur les feuilles. Quand l’arbre a chauffé toute la journée au soleil, il diffuse beaucoup le soir. On le sent sans avoir à le toucher. Je trouve ce pouvoir de la nature génial. Et comme il n’existe pas d’essence de feuille de figuier, je me suis attelée à en recomposer les contours à ma manière, en m’appuyant sur mes émotions. »

Son interprétation d’une balade dans le Sud à l’ombre des figuiers, Mathilde Bijaoui l’a voulue « comme une bulle relaxante, qui invite à se régénérer au contact de la nature ». La note verte croquante et végétale évoque la naturalité, la fleur d’oranger ou l’essence de néroli, particulièrement crémeuse et salivante, assure un cœur chargé de souffle méridional, le galbanum accentue la note verte et traverse le parfum, tandis que le cèdre délivre bien-être et profondeur. Un voyage à part entière, dans le Sud mais aussi et surtout en soi.


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