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La Villa Cavrois: une maison moderne

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La villa Cavrois est le fruit de la rencontre improbable de deux hommes… Poussons la porte de ce lieu hors du commun !  

Un lieu chargé d’Histoire(s)

Quelques années après la Première guerre mondiale, Paul Cavrois, riche industriel, vit avec son épouse, Lucie, et leurs sept enfants à Roubaix, alors capitale française du textile. La vie n’est pas agréable dans cette ville dense et bruyante, à l’air pollué. Il aspire à vivre à la campagne, aux abords du grand boulevard qui mène désormais à Lille, à l’instar des riches familles qui y font construire de petits châteaux à l’architecture traditionnelle ou des cottages au style normand. Il acquiert un terrain de sept hectares sur une petite colline du quartier de Beaumont, à Croix, duquel il aperçoit ses usines.
A l’occasion de l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris, en 1925, il fait la connaissance de Robert Mallet-Stevens, architecte et décorateur parisien d’origine belge, qui a conçu le pavillon du tourisme et décoré les abords du pavillon des tissus dans lequel Paul Cavrois expose les collections de ses usines. A 39 ans, Robert Mallet-Stevens, dont l’oeuvre est marquée par le Bauhaus en Allemagne et par le mouvement hollandais De Stijl, est déjà célèbre pour avoir obtenu plusieurs projets publics. Deux années plus tard, il inaugure la rue dans le XVIème arrondissement de Paris, qui portera son nom. Il réalise aussi les décors d’une dizaine de films notamment pour Marcel L’Herbier et Jean Renoir. Il reçoit des commandes pour l’édification de villas ou d’hôtels particuliers de riches mécènes (à Mézy pour le couturier Paul Poiret, à Hyères pour le vicomte de Noailles), d’ateliers d’artistes, de magasins de grandes marques. Paul Cavrois, qui souhaite se démarquer des habitudes de son milieu en voulant édifier une maison résolument moderne, comprend que l’architecte parisien sera l’homme de la situation.

Une oeuvre d’avant-garde

Robert Mallet-Stevens conçoit pour lui une oeuvre d’art totale, un manifeste d’avant-garde entre les conceptions modernistes européennes et l’utilisation raisonnée de l’ornement. La réalisation des plans puis la construction s’étalent de mars 1929 à mai 1932. L’imposante demeure est constituée d’une série de volumes simples, à l’ossature en béton recouverte de briques de parement jaunes spécialement conçues pour le chantier. Elle a l’allure d’un grand navire de soixante mètres de long avec ses passerelles, ses coursives et son pont supérieur, une vaste pergola arborée. Au sommet, un belvédère fait tout autant penser à la cabine de pilotage d’un bateau qu’à une tour de contrôle aérien surplombant la piste imaginaire constituée d’un long miroir d’eau qui traverse le parc. La propriété comprend un jardin aux gazons et pare-terres géométriques, une roseraie, un verger, un potager, un terrain de tennis et un bassin de natation. La maison est une enfilade de pièces claires décorées par les matériaux les plus délicats, marbres de Carrare ou de Sienne, laques et bois précieux des meubles. Les chambres sont desservies par des salles de bains dont la plus grande comporte même une douche à jets circulaires. Les couleurs les plus vives et les plus contrastées sont utilisées pour la peinture des murs et des meubles des enfants aux lignes étonnement modernes. Les dernières technologies sont présentes : le chauffage central, la ventilation, l’ascenseur, le téléphone et la radio dans toutes les pièces. Le dernier étage aménagé en salle de jeux pour les enfants comprend une mezzanine transformable en scène de spectacle. Pour le service de cette famille nombreuse et le travail de ses employés, l’architecte a prévu un gigantesque sous-sol comportant garage, chaufferie, lingerie avec séchoir et machine à repasser, caves à vin, et même une salle spécialement dédiée à la confection des bouquets de fleurs.

Pour les amoureux du modernisme

A l’occasion de la réalisation de ce qui est considéré aujourd’hui comme la plus grande et la plus moderne maison individuelle construite à l’époque, Robert Mallet-Stevens s’entoure d’artistes, d’ingénieurs et d’artisans renommés. La villa est inaugurée le jour du mariage de Geneviève Cavrois, le 5 juillet 1932. Toujours épris de modernité, Paul Cavrois fait survoler sa propriété par un avion qui lâche des pétales de roses sur le cortège. La famille vit heureuse huit ans dans la villa dont l’allure trop moderne est décriée par une partie de la société locale. De son côté, Robert Mallet-Stevens poursuit une carrière intense et renommée.
En juin 1940, la villa est occupée par l’armée allemande. Robert Mallet-Stevens qui s’est réfugié dans le sud de la France, n’a presque plus d’activité. Il meurt à Paris, le 8 février 1945, dans un quasi-dénuement. La villa a été globalement préservée sur le plan mobilier et immobilier. Paul Carvis décède en 1965. La famille occupe la propriété jusqu’à la mort de Lucie, en 1985, puis la vend à une société immobilière. Une partie du terrain est loti. Malgré son classement en 1990, la villa devient la proie des pilleurs. Plusieurs associations et de nombreuses personnalités militent en faveur de sa sauvegarde. L’Etat en fait l’acquisition, en 2001, et la confie, sept ans plus tard, au Centre des monuments nationaux. La restauration peut alors commencer. Robert Mallet-Stevens ayant fait détruire ses archives à son décès, peu d’éléments permettent de retrouver la nature exacte et la couleur des matériaux utilisés. Grâce à des photographies, aux souvenirs des membres de la famille, au hasard des découvertes dans des galeries ou des salles des ventes, les services des monuments nationaux vont, durant près de dix ans, reconstituer patiemment ce gigantesque puzzle et redonner son lustre d’antan à ce joyau de l’Art moderne. Les meilleurs artisans travaillent sur le chantier et sur le mobilier, toujours dans l’esprit de son concepteur. Dès son ouverture, en 2015, la Villa Cavrois connaît un grand succès. Elle reçoit aujourd’hui plus de 90 000 visiteurs par an. Une exposition au Centre Pompidou, en 2005, a honoré la mémoire de Robert Mallet-Stevens.


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