eric boschman

Confinés avec… Eric Boschman

Avec la prolongation du confinement, Fifty&Me s’est penché sur la façon dont les Belges vivent cette situation inédite. Chaque jour, une personnalité nous partage son ressenti, ses secrets pour garder le sourire, ses projets et ses rêves dans l’attente de jours meilleurs…

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Aujourd’hui, Fifty&Me s’invite chez Eric Boschman, le sommelier le plus drôle de Belgique. Un homme au grand coeur qui voit toujours le verre à moitié plein.

Comment vis-tu ce confinement ?

 
Eric Boschman :Je vis la chose plutôt bien. J’ai un petit jardin, je vis dans un chouette quartier. Mes parents sont bien à l’abri, et pour l’instant ils sont saufs, je n’irai pas jusqu’a dire sain, mais ça c’est une autre histoire (rires). J’ai eu quelques inquiétudes pour ma fille qui vit en Ecosse. La gestion pathétique de la crise par Boris Johnson a vraiment provoqué des dégâts en profondeur. Bon, il a été rattrapé par son karma, c’est une bonne leçon. Et ma fille va bien, c’est donc une bonne nouvelle pour moi. En dehors de cela, je prends mon mal en patience. Moi qui ai plutôt l’habitude de vivre à 180 à l’heure, être à l’arrêt pourrait me rendre chèvre. Mais vu que m’énerver ne sert à rien, je fais avec.
Pour être honnête, les trois/quatre premiers jours ont été un peu violents pour moi. Plus de spectacle, plus de travail. Je me suis dit depuis toujours que si ma vie foirait, ce qui est très possible, je pourrai encore servir des bières dans un bistro. Sauf que là il n’y a même plus de bistro… et puis j’ai accepté, et j’ai agi. Sans chercher à gagner de l’argent; juste pour agir.
Au bout de quelques jours j’ai téléphoné à la directrice d’une des ASBL avec qui je travaille dans le cadre de mon spectacle du 22 septembre au Cirque Royal et je lui ai demandé ce que je pouvais faire pour elle. Elle m’a proposé de cuisiner pour les SDF. Je ne suis pas cuisinier, mais j’ai quand même usé mes fonds de culotte sur les bancs de l’Ecole Hôtelière de Namur, donc j’ai dit OK.
L’idée était de tenter aussi d’utiliser ma petite notoriété pour attirer un peu de médias vers la situation dramatique des SDF, oubliés parmi les oubliés. Il faut dire après trois semaines que les choses bougent, et largement au delà de nos espérances. Moi je cuisine pour 60 à 90 personnes un jour par semaine, et l’association reçoit des appels qui font bouger les choses. Ils devraient même recevoir une cuisine pro d’occasion donnée par un couple de traiteur qui vient de prendre sa retraite. J’en suis à me demander si je ne vais tenter de goupiller les choses pour continuer à cuisiner avec eux lorsque l’on reviendra à une vie plus rythmée pour moi. C’est juste une question de priorité et j’ai découvert que servir à quelque chose est merveilleux.
 

Quels sont les aspects négatifs et positifs ?

 
Eric Boschman :Le négatif et le positif sont intimement mêlés, chaque point noir est compensé par un point rose. Ce qui me manque le plus ce sont les contacts humains, les vidéos et autres E-péritifs ne remplaceront jamais les vraies relations. Jouer me manque, j’ai une relation très forte avec mon public, mes deux spectacles sont très interactifs et ne plus faire chanter le chant de wallons à quelques centaines de gens une a deux fois pas semaine commence à me manquer physiquement. Mais je profite de ce chômage pour penser à un autre spectacle, travailler un nouveau projet. Et puis j’ai aussi un livre à terminer pour l’automne, je prends un peu d’avance même si écrire n’est pas évident tous les jours pour moi parce que je travaille plus fort dans le stress que quand j’ai toute ma vie devant moi ou presque.
Thomas Gunzig à écrit il y a quelques jours sur Tweeter que “les crises révèlent le pire comme le meilleur qu’il y a en nous” et j’ai l’impression que c’est vrai. Les gens aigres ne l’ont jamais autant été, les justiciers à la petite semaine qui dénoncent leurs voisins parce qu’ils ne respectent pas les consignes de confinement, les corbeaux qui laissent des mots d’insultes sur les voitures des soignants, les connards qui virent leurs co-locataires infirmiers parce qu’ils sont soignants me font penser aux pires heures de notre histoire. La mesquinerie, la jalousie et la peur sont des moteurs de haine incroyables. Ca me donne des envies de génocide parfois.
Le silence et l’absence de la plupart des grands chefs me laisse pantois. Bon nombre d’entre eux aiment figurer avec leurs vestes bien blanches lors d’opérations caritatives avec photographes et magasines glamour durant les périodes normales, mais là, à l’exception notable de quelques uns, c’est silence radio total. Je trouve ça nul. Ce sont des obscurs, des sans grades, des soutiers de la cuisine qui bougent leurs fesses pour donner à manger aux soignants ou venir en aide à des associations caritatives proches de chez eux. Je trouve cela magnifique. Que ce soit à Charleroi, Liège, Namur, Arlon, toute la Wallonie se bouge. A Bruxelles ils sont une toute petite poignée, les autres répondent aux interviews et “pensent” à la cuisine de demain. Penser c’est bien, nous avons plein de temps pour cela, mais les “vedettes” n’existent que parce que le public les consacre comme telles, ne pas agir pendant une période comme celle-ci est particulièrement indicatif d’un égoïsme pathétique. Même si je respecte les choix de chacun, je trouve que la notoriété doit servir à autre chose qu’a bien vivre. Je ne crois pas que le monde a venir changera, je n’en sais rien en fait, mais je sais qu’aujourd’hui nous devons sortir de nos zones de confort parce qu’il y a urgence, nous devons nous mettre au service de la société qui nous a fait. Nous devons rendre selon nos moyens à ceux qui nous ont donné.

Peux tu nous parler de tes apéros virtuels…

E.B.: Comme je suis incapable de rester à peigner la girafe en regardant “Marié au premier regard” ou “Top Chef” ou un tas de niaiseries du même ordre, dès le premier jour du confinement j’ai décidé de lancer un truc tranquille sur ma page publique Facefook. J’ai proposé des produits que j’avais chez moi. Au bout de trois jours les chiffres explosaient avec certains directs vus plus de 25000 fois, sans que je ne paie un cent pour les booster, que les choses soient claires. En trois semaines j’ai presque mille nouveau abonnés et même si les algorithmes de FB jouent un peu a me ralentir parfois vu que je ne fais pas de pub, il y a une communauté qui est née. C’est assez chouette à voir. Lorsque je termine la vidéo, je réponds à chacun des commentaires ou des questions, j’ai le temps hein. Les gens se saluent entre eux, quand un “habitué” n’est pas là les autres se demandent ce qui se passe, un peu comme dans un vrai bistro. C’est formidable.Avec cette petite différence que mes visiteurs sont aux quatre coins de la planète, de Nouvelle-Zélande aux USA en passant par l’Andalousie. Souvent, il y a des petits messages me remerciant de les tirer de leurs solitudes, certains disent que c’est leur petit moment de folie de la journée, ben oui parce que je ne fais pas ça de manière tout à fait conventionnelle hein, je reste moi avant tout. Certaines capsules sont reprises par BelRtl ou divers supports internets. L’appétit venant en mangeant, donc j’ai proposé aux vignerons wallons et aux brasseurs, s’ils le voulaient, et toujours gratuitement bien entendu, de m’envoyer des bouteilles afin que j’en parle et partage. Et ça marche ! certains cavistes envoient des bouteilles aussi. Il y a trois jours, le représentant d’un syndicat viticole français qui suit les vidéos m’a demandé mon adresse afin de me faire livrer des bouteilles histoire que je parle d’eux. C’est une chouette reconnaissance je trouve. J’aime bien ce que je fais, c’est mon petit rendez-vous quotidien, cela rythme ma journée et ça me fait un bien fou…

Et après ? Tu rêves de…

E.B.: Pour la société, je rêve que ce cataclysme ramène les gens les uns vers les autres, que nous redécouvrions le sens de l’humanité et des valeurs simples. Mais je suis un bisounours indécrottable. Personnellement je rêve de jouer, vivement que les spectacles soient à nouveau autorisés. Travailler, parce que ça commence à devenir long. Aller voir mes parents et ma fille. Et puis aller voir la Mer et aller au restaurant, enfin.


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