omar sy

Dans les pas d’Omar Sy

Depuis l’immense succès d’Intouchables, Omar Sy reste l’une des personnalités préférées des Français et des Belges. Si tout aurait pu perdre cet homme après un tel plébiscite, il est resté lui-même. Dans son nouveau film (co-produit avec Philippe Godeau), il nous emmène au pays de ses racines. A mi-chemin entre le road-movie et la fable, “Yao” nous montre un autre visage du comédien, tout en émotion et en spiritualité.

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Il était une fois…

Yao est un jeune garçon prêt à tout pour rencontrer son idole, un célèbre acteur français. Invité à Dakar pour promouvoir son nouveau livre, ce dernier se rend dans son pays d’origine pour la première fois. Le jeune Yao  décide alors d’organiser sa fugue et brave 387 kilomètres en solitaire jusqu’à la capitale pour réaliser son rêve. Touché par cet enfant, l’acteur décide de fuir ses obligations et de le raccompagner chez lui. Mais sur les routes poussiéreuses et incertaines du Sénégal, il comprend qu’en roulant vers le village de l’enfant, il roule aussi vers ses racines…

Interview d’Omar Sy

Comment avez-vous accueilli ce projet, qui semble dépasser le strict cadre artistique ?

Omar Sy : Comme toujours, cela débute par une rencontre. Philippe Godeau est venu me voir avec un premier scénario, que nous avons ensuite nourri l’un et l’autre d’éléments personnels. Il y a une part de nous dans cette histoire, et c’est pourquoi nous sommes très attachés à ce projet. Yao est traversé par la question de la paternité. Nous y évoquons en filigrane quels pères nous sommes, l’un et l’autre, et quels pères furent les nôtres. Cela constitue le cœur vibrant du film.

Le film est dédié à Jacques Godeau et Demba Sy, vos pères respectifs…

Pour la bonne raison qu’ils sont une source d’inspiration pour Philippe Godeau et moi-même. Cette histoire est directement liée à eux deux, et c’est aussi ce qui nous a reliés, Philippe et moi.

Vous êtes acteur et coproducteur du film, ce qui induit un engagement particulier de votre part…

J’avais envie de m’investir pleinement dans ce film et d’accompagner Philippe. C’est la première fois que je m’implique autant dans un projet, du début à la fin de sa conception. C’est en ce sens aussi que j’y suis très attaché.

Vous êtes-vous rendu au Sénégal avant le tournage ?

Non. Cela faisait huit ans que je n’étais pas allé au Sénégal. C’est un pays qui bouge beaucoup, comme le continent africain en général. Nous avons voulu préserver le regard neuf de mon personnage sur ce pays. Ces retrouvailles pour moi étaient comme une découverte, tant il y a eu de changements depuis l’époque où j’y suis allé.

Vous êtes-vous nourri de vos échanges avec l’équipe francosénégalaise du film et les habitants que vous rencontriez sur place ?

J’ai pris un plaisir fou à voir l’équipe française découvrir le Sénégal. Je me nourrissais de leur regard à eux pour construire Seydou. C’était incroyable aussi d’observer l’interaction entre les techniciens sénégalais et les techniciens français. La communion qui se mettait en place ou les chocs des cultures qui opéraient étaient très intéressants pour moi : c’était comme si deux parties de moi dialoguaient. J’ai pris beaucoup de plaisir à vivre cette expérience, car je jouais aussi à domicile, d’une certaine manière ! Nous allions dans les villages, j’étais attentif à la manière dont les gens me percevaient là-bas. J’ai fait de belles rencontres. J’ai reçu la bénédiction de plusieurs personnes, ce qui m’importait beaucoup.

Êtes-vous très connu là-bas ?

Oui, plus que je ne le pensais. J’étais surpris de voir que j’étais connu au-delà des grandes villes, dans les villages aussi.

On sait peu de choses de votre personnage : c’est un acteur à succès, un homme séparé de la mère de son fils, qui se rend dans le pays de ses ancêtres pour la première fois. Il entre ainsi dans le récit en « valeur absolue »…

Je me disais qu’il était comme un vase vide, doté d’une belle stature, mais sans rien à l’intérieur. Il fallait le remplir au fur et à mesure du voyage. Nous donnions ainsi quelques informations de départ relativement proches de qui je suis en réalité – un acteur connu et un père – afin que le spectateur puisse s’accrocher à moi, Omar, avant de découvrir progressivement mon personnage.

Cela induit une mise au point mentale du spectateur, qui voit se superposer un acteur identifié de tous et un personnage de fiction…

J’étais confiant dans le fait que cette superposition allait vide s’estomper. Pour que les spectateurs puissent s’installer dans cette histoire et découvrir le Sénégal, il leur fallait certains repères. Il était nécessaire que nous leur laissions cela pour qu’ils acceptent de partir en Afrique avec moi sans appréhension et avec une certaine curiosité, car ce genre de proposition n’est pas forcément évidente au cinéma. Mais au fur et à mesure que le récit se déroule, il offre ses propres repères, qui permettent de faire disparaître Omar Sy au profit de Seydou Tall. C’était notre pari.

Comment définiriez-vous Seydou Tall ?

Nous avons en commun d’avoir réussi dans le milieu du cinéma. Nous pouvons faire des choix et jouissons d’une forme de succès. Mais j’ai ce que lui n’a pas : une histoire claire avec mon père, avec mon passé et mes origines, ce qui me permet d’être un père épanoui aujourd’hui. Seydou, lui, ne sait pas où il va ni d’où il vient. Il vit un peu ballotté par le vent, et va retrouver progressivement ses racines, ce qui va lui permettre de se tenir plus droit, de s’ouvrir et de prendre la lumière.

Yao donne à voir de vous une image inédite : Omar Sy sur le sol africain…

L’idée était aussi, en effet, de filmer l’acteur que je suis dans ce décor-là pour la première fois. C’était aussi la source du plaisir pour moi de tourner Yao, car ma façon de jouer en Afrique n’est pas celle à laquelle le spectateur a été habitué jusqu’alors.

Votre jeu est sobre, fait d’émotion rentrée…

Ce film induit cela et cela ressemble à ce que je suis dans la vie et à ce qu’est Philippe aussi. Il y a de la pudeur chez l’un et chez l’autre, et il nous importait que le fi lm contienne cette pudeur-là. Car me fi lmer de retour au Sénégal, sur la terre de mes ancêtres, après tant d’années d’absence, pouvait avoir quelque chose d’impudique. Il fallait donc contrebalancer cela dans le jeu. Philippe me ramenait toujours à la pureté du jeu en me demandant de gommer mes effets.

L’image que l’on a de vous aujourd’hui est telle que le spectateur attend inconsciemment de votre part des vannes, un sourire éclatant, un rire tonitruant. Cela n’est pas totalement absent de Yao, mais c’est très discret…

Il fallait me contenir ! Il fallait contrôler mon rythme, mes sons, mes expressions, car ils prennent de la place. Plus ça allait et plus je retirais des choses de moi. Et il fallait, bien sûr, laisser de la place à Seydou, qui n’a pas du tout la même personnalité que moi. Il arrive éteint dans l’histoire et il fallait qu’il s’allume petit à petit. Il fallait donc que je fasse attention à éteindre la lumière que j’apporte habituellement pour laisser la sienne irradier progressivement.

Est-ce une affaire d’énergie intérieure ?

Chaque histoire provoque quelque chose de chimique à l’intérieur de soi. Chaque scène a un rythme organique, difficile à définir, qui fait circuler une énergie dans le corps. En tout cas, cela s’exprime et se voit. Au Sénégal, quelque chose de fort a opéré en moi. Je l’ai ressenti tellement profondément que ce n’était pas compliqué à retenir.

Comment vous êtes-vous accordé à l’étonnant Lionel Basse, qui incarne Yao ?

Cet enfant est remarquable ! Il est très lumineux. Tout doit venir de lui dans cette histoire. C’est lui, l’acteur mobile du film !

Ce que vous jouez d’habitude, vous !

Oui, d’habitude ce sont mes personnages qui bousculent l’histoire. Là, tout provient de Yao. Lionel Basse a de la lumière dans les yeux ; il est brillant, très intelligent, et a compris vite ce que nous voulions raconter. C’était un plaisir pour moi de le voir jouer. Il remplissait parfaitement son rôle.

Ce sont les questions et réflexions de Yao qui font avancer votre personnage. Cet enfant est à la fois un innocent et un grand sage…

C’est lui le guide, dans tous les sens du terme ! C’est lui qui me conduit à travers ce pays et qui guide Seydou vers la reconquête de ses racines. Seydou est comme un aveugle à qui l’on tient la main et qui va progressivement recouvrer la vue.

Dans ce film, vous êtes en position d’écoute…

Absolument. Il fallait que j’ouvre tous mes sens à ce gamin. C’est la première fois que je joue cela, et il était intéressant pour moi d’avoir à jouer cela au Sénégal, car je crois qu’à travers Seydou, j’ai pris ma part du gâteau aussi : j’ai repris un peu d’africanité, si je puis dire. Avec tout ce que j’ai vécu ces dernières années, le fait de ne pas avoir été là-bas depuis longtemps, l’Afrique devenait pour moi un souvenir qui perdait sa teinte. Je crois que j’ai recoloré mes souvenirs d’enfance et mes liens avec l’Afrique en tournant ce film. Ce film m’a fait du bien.

Vous sentiez-vous blanc là-bas ? Yao qualifie Seydou de « Bounty »…

Quelles que soient ses origines, un gamin qui naît en France est qualifié de « Français » quand il retourne sur la terre de ses ancêtres. Et quand il retourne en France, on le perçoit comme un étranger. On n’est chez nous nulle part en réalité quand on a des origines étrangères et qu’on vit en France ! On n’est finalement chez nous que dans l’avion au milieu de nulle part ! Mais on se sent aussi chez nous partout.

L’une des étapes marquantes pour Seydou est la rencontre avec Gloria, cette chanteuse libre et lucide qui incarne le mouvement même. Elle a aussi quelque chose d’un personnage de fable…

À travers le personnage de Gloria, nous voulions montrer une Afrique moderne. Elle bouge, elle est lucide, oui, elle avance. Le film flirte avec cette idée de fable. Il y a le voyage, les éléments, les couleurs, ce décor africain qui se prête au conte.

Que représentent pour vous les scènes avec la chorégraphe Germaine Acogny, qui incarne ici une sorte de guide spirituel charismatique ?

Yao est un film traversé par la spiritualité en général. Il commence par une traversée de la ville à l’heure de la prière et s’achève par une cérémonie. Ces deux séquences se répondent. Ce sont des moments de communion, au-delà même de la question de la religion. Seydou est mal au début, il se questionne quant à ses ancêtres, et au moment de la prière à la fin, il est en mesure de l’accueillir. Quand on a tourné cette séquence au bord de l’eau avec Germaine, j’étais le plus ouvert possible. Cette cérémonie est quelque chose qu’elle pratique vraiment dans la vie. C’est une artiste, elle est danseuse et actrice, et là, elle dépasse son art : elle donne quelque chose de fort, de personnel, elle offre une vraie prière au film. Mon personnage l’accueille et moi aussi, en tant qu’homme.

Auriez-vous pu tourner ce film plus tôt ?

Je ne sais pas. Il était prévu plus tôt, mais je pense que si nous l’avions tourné antérieurement, nous n’aurions pas fait le même film. Nous l’avons tourné l’année de mes quarante ans, après tout ce que j’avais vécu : le film a choisi son timing et je pense que c’était le bon moment.

YAO, avec Omar Sy, au cinéma le 20 mars

 


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