isabelle carré

Tête-à-tête avec Isabelle Carré

Après de longs mois de (re)fermetures et de couvre-feux, les plaisirs de la table et du partage s’invitent au cinéma à travers une comédie historique qui voit naître le 1er restaurant à l’aube de la Révolution Française. Isabelle Carré nous emmène dans les coulisses de ce film qui se savoure du début à la fin…

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Qu’est-ce qui vous a séduite dans le scénario de « Délicieux » ?

Isabelle Carré : Sa modernité. L’intrigue nous renvoie complètement à ce que nous vivons aujourd’hui. En tournant, j’avais constamment en tête le mouvement des gilets jaunes, avec leurs revendications sociales, et les manifestations contre le réchauffement climatique. À travers la Révolution française et la démocratisation de la cuisine, « Délicieux » raconte aussi tout cela. Et puis, écoutez Manceron parler de ses légumes, on a l’impression d’entendre Jean-Pierre Coffe ! C’est touchant, exaltant parfois, et désespérant aussi, de voir à quel point l’histoire se répète. S’y replonger nous fait avancer.

Être en phase avec la société, c’est important pour vous ?

I.C. : J’aime que mes rôles répondent à des questions que je me pose. Je suis comme tout le monde, j’ai besoin de réponses. Mais j’ai aussi besoin d’être en phase avec l’actrice que je suis, de trouver d’autres perspectives de jeu, et la partition que me proposait Eric Besnard m’en offrait beaucoup.

Louise est parfois sublime, parfois sans apprêt et parfois presque éteinte. Est-ce angoissant de jouer ainsi avec son physique ?

Heureusement qu’il existe des metteurs en scène comme Eric qui ne comptent pas les rides des actrices. Cette femme qui approche la cinquantaine est magnifique, je la prends comme un cadeau. Je suis comédienne, pas mannequin, mon métier consiste à véhiculer des émotions, pas à proposer une image sur papier glacé. Par ailleurs, je viens du théâtre, j’ai appris depuis longtemps à ne pas accorder d’importance à l’image ; ce sont les textes, les histoires et les mises en scène qui importent.

Il y a une très grande sensualité dans le film…

Oui, il y a aussi cette dimension sensuelle, sentimentale et romanesque que j’adore dans le cinéma; l’histoire d’amour entre Louise et Manceron est entièrement construite sur le silence, cette nourriture qu’ils élaborent, les regards, le désir, la suggestion. J’aime cet empêchement, le fait d’étirer le désir avec juste un baiser à la fin. Il me rappelle cette scène, adorée entre toutes, dans « La Leçon de piano », de Jane Campion, où Harvey Keitel touche un petit trou du collant de Holly Hunter. Ce geste, pour moi, est d’une sensualité inouïe.

Le personnage de Louise fait écho à vos propres origines : aristocrate d’un côté, plébéienne de l’autre.

J’y ai pensé bien sûr. Comme je l’ai raconté dans « Les Rêveurs » mon premier roman, c’était fascinant de grandir dans une famille aussi différente. On ne se tenait pas de la même façon à table chez mes grands-parents maternels et chez mes grands-parents paternels. Je vouvoyais les premiers quand je tutoyais les seconds. C’était très étonnant ; déjà une belle formation de comédie. Mais j’ai beaucoup d’autres passerelles avec ce personnage : le goût du secret, celui de l’intériorité des personnages, des étiquettes sociales pas toujours représentatives. Il y a une phrase de Proust que j’aime particulièrement: « Notre personnalité sociale est une création des autres ».

Avez-vous suivi une préparation particulière pour le film ?

Gregory et moi avons effectué un stage dans les cuisines du Quai d’Orsay. J’ai appris à faire des délicieux, couper des poulets, pétrir le pain, faire des enveloppements de poissons… J’avais déjà vécu ce genre d’expériences pour « Les Emotifs anonymes », de Jean-Pierre Améris où Pierre Hermé m’avait montré comment tabler le chocolat et mesurer la température des cuves. Ce sont des moments que j’aime énormément dans mon métier : on ouvre des portes qu’on ne pourrait pas ouvrir dans la vie.

C’est la première fois que vous travailliez avec Gregory Gadebois…

J’ai aimé sa tranquillité, sa personnalité, son extrême humilité. Alors qu’il peut tout jouer – un personnage enfantin ou machiavélique -, tout exprimer – la tendresse, la dureté, la méchanceté -, faire passer un incroyable spectre d’émotions dans son regard en un quart de seconde, il reste d’une incroyable modestie. Il est étonnant, Grégory, sur un plateau ! Il arrive avec son fauteuil, son scénario et sa cigarette électronique et il ne bouge plus. Il n’a aucune forme de supériorité par rapport aux autres, il n’est pas du tout dans la hiérarchie qu’il peut y avoir au cinéma.

Vous venez de publier « Du côté des Indiens », votre deuxième roman. L’écriture a-t-elle modifié votre façon de voir et d’exercer votre métier de comédienne ?

Cela a tout changé en réalité. J’ai enfin pu me mettre en adéquation avec ce que je suis. Cela m’a épanouie, m’a donné confiance. Il était temps.

Isabelle Carré est à l’affiche de « Délicieux », un film d’Eric Besnard.

Isabelle Carré


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