suivre son intuition

Et si on décidait de suivre son intuition ?

« Je marche pour savoir où je vais », disait Goethe. Qui peut se targuer d’en dire autant à notre époque ? Qui, parmi nous, a choisi l’intuition pour principale boussole dans sa vie ? Qui s’est déjà offert le luxe de faire ses choix par attrait du chemin, plutôt que de la destination ? Et si l’arrivée dans la cinquantaine couplée à la crise à durée indéterminée actuelle étaient l’occasion de tester (vraiment) cet adage du lâcher-prise.

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Suivre son intuition : pour quels bénéfices ?

« Je marche pour savoir où je vais » : raisonnable ou utopique ?

Dans la vie, il y a deux façons d’agir. La première consiste à définir d’avance un résultat escompté et à poser nos actions en conséquence pour l’obtenir. Cette approche est généralement perçue comme raisonnable. De toute évidence, il est plus efficace d’aller au marché faire ses courses avec une liste d’ingrédients en poche, pas vrai ?

La seconde consiste à suivre son intuition au lieu de suivre un plan déterminé. C’est à cette manière de vivre sa vie que Goethe fait référence. Pour prendre une décision, il y a lieu ici de sonder un éventuel sentiment de justesse intérieure. « Quel est mon ressenti, là, tout de suite ? », « cette décision est-elle juste pour moi ? », voici le genre de réflexions auxquelles nous sommes alors conviées.

Malgré ses apparences un brin mystiques, nous allons voir que cette deuxième conception des choses n’est ni naïve, ni dénuée de raison. Pour l’anecdote, l’illustre poète allemand qui nous inspire aujourd’hui exerçait également comme scientifique et comme homme d’État. Ses mots sont donc autant ceux d’un artiste et que d’un homme d’action. Quand il allait au marché muni seulement de son intuition, il avait ses raisons.

« Je ne sais pas » : une réponse très acceptable

En tant que dignes héritiers des Lumières avides d’objectivité, il y a fort à parier que (vous aussi) vous avez souvent favorisé la première approche décisionnelle au cours de votre vie. A 18 ans, votre envie d’aller « faire pousser des légumes à la campagne » n’a probablement pas pesé grand-chose face au droit chemin de la raison qui vous a mené en fac de Droit.

Le choix d’opposer le caractère normatif des règles juridiques au déploiement organique de la nature n’est pas anodin. Il laisse deviner des moteurs de changements intrinsèquement différents. Quand la nature se transforme au gré des saisons sans se poser de questions, l’humain, lui, s’astreint des cadres au sein desquels il est assuré qu’on ne dira pas de lui qu’il a perdu la raison.

C’est ainsi qu’une envie intense en apparence sans fondement ne fait que rarement le poids face à un plan de carrière bien clair. A peine majeure, je parie d’ailleurs que vous étiez déjà votre propre censeur. Vous anticipiez inconsciemment les questions de votre entourage : comment vas-tu gagner ta vie avec ton histoire de légumes ? que vas-tu mettre sur ton CV ? que vas-tu faire après ? Comme vous n’en saviez fichtre rien (et que la permaculture n’était pas encore tendance à l’époque), votre envie a été tout bonnement tuée dans l’œuf.

Visiblement, notre cerveau évolué refuse cette vérité simple : « je ne sais pas » est une réponse très acceptable. C’est peut-être même la plus sage des affirmations si l’on considère la célèbre phrase du père de la philosophie occidentale, Socrates : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Ne pas savoir vers où l’on va exactement ne devrait donc ni nous figer, ni nous faire opter d’office pour l’alternative présentant le moins d’incertitude.

L’intuition comme principale boussole

En fait, « je ne sais pas » n’est pas synonyme de « je ne sais rien ». En général, cet aveu d’ignorance traduit seulement notre incapacité momentanée à pouvoir expliquer un raisonnement ou une intuition. Or, Goethe nous invite à considérer notre intuition comme une raison suffisante en soi pour justifier une décision.

Cela vous paraît risqué, imprudent, voire pure folie ? Une petite voix s’est mise à ricaner dans votre tête à l’évocation de cette perspective ? C’est à se demander si notre éducation occidentale suffit à expliquer à elle seule la radicalité d’un tel rejet.

La romancière Isabelle Sorente nous propose un complément d’explications dans son dernier ouvrage intitulé « Le complexe de la sorcière ». Elle pressent pour sa part un lien entre notre méfiance à l’égard de notre intuition et les grandes chasses aux sorcières perpétrées entre le 15ème et le 17ème siècle partout en Europe. 200.000 femmes torturées et brûlées vives devant témoins, tel est notre passé commun.

Or, l’auteure rappelle qu’une femme pouvait de se voir taxer de « sorcière » dès lors qu’elle était soupçonnée d’avoir accès à un savoir immédiat, inné, intuitif. D’où sa théorie selon laquelle nous aurions depuis assimilé inconsciemment intuition et danger.

Ne pas connaître la destination ne signifie pas qu’il n’y en ait pas

Quoiqu’il en soit, on s’accordera à dire que nous évoluons aujourd’hui dans une société utilitariste. Il est de bon goût que chacun de nos agissements soient utiles et que leur utilité puisse être définie d’avance.

Or, de nombreuses recherches scientifiques ont d’abord été jugées inutiles car dépourvues de visée pratique. Malgré tout, elles ont débouché dans un second temps sur des applications fondamentales pour l’Humanité. Ainsi, la radio n’aurait jamais pu être inventée sans des recherches préalables purement théoriques sur les ondes électromagnétiques, comme le raconte le merveilleux livre « L’utilité de l’inutile » de Nuccio Ordine.

Imaginez un peu si on avait refusé aux théoriciens des ondes de financer leurs projets car ils n’étaient pas capables d’en définir en amont l’utilité concrète. Pour le savoir, ils ont d’abord dû marcher, en confiance, sans feuille de route précise, guidés par leur curiosité et… leur intuition.

Dans un tout autre genre, l’exemple de la chroniqueuse star Maïa Mazaurette m’est venu à l’esprit. Quand cette dernière a commencé à parler de sexe avec passion sur un blog niche il y a près de 20 ans (au lieu peut-être d’entreprendre des études de Droit), aurait-elle seulement pu imaginer qu’elle viendrait partager quotidiennement ses réflexions bucco-anales à la télévision aux heures de grandes écoutes, ainsi que sur la radio la plus écoutée de France ? Bref, je m’arrête ici, mais vous voyez l’idée.

Marcher pour savoir où l’on va, c’est vivre en artiste

Un philosophe et prix Nobel français du siècle passé a redonné à l’intuition ses lettres de noblesse. Il s’agit de Henry Bergson. D’après lui, la seule manière de poser des actes qui nous correspondent vraiment, c’est d’agir à partir de notre intuition.

Autrement dit, créer (et se créer) requière de se détacher de l’utilité immédiate de nos faits et gestes. Vous pensez peut-être que ce privilège est réservé aux seuls artistes ? Bien vu, Bergson nous encourage effectivement à vivre tous un peu plus comme des artistes. A la clé se trouve, selon lui, notre liberté. Ni plus, ni moins.

Il souligne enfin que, contrairement à la connaissance, l’intuition est immédiate. Nous saurions ainsi d’emblée si un choix est opportun pour nous ou pas. Tout au fond de nous, nous saurions quand nos pas sont simple errance ou qu’ils nous mènent quelque part.

Il existe même des grandes entreprises qui opèrent sans planning stratégique

Bon, je vous entends d’ici. C’est bien joli tout ça, mais ce n’est pas un salaire d’apprenti artiste qui va payer notre loyer… Et si je vous disais qu’il existe des entreprises rentables, de taille variée (allant de 90 à 40.000 collaborateurs), qui évoluent sans jamais rédiger de plan stratégique ? Ceci n’est pas une plaisanterie. Notre compatriote Frédéric Laloux a étudié en détails douze d’entre elles.

Après des mois d’analyse, il découvre que ces entreprises qui œuvrent sans jamais se fixer d’objectifs quantitatifs ont un point commun : elles se comparent plus volontiers à des organismes vivants s’adaptant en temps réel à leur environnement qu’à des machines complexes.

Leurs collaborateurs y sont très épanouis. Chacun d’eux y est vu comme un capteur de changement, libre d’agir intuitivement en fonction de son ressenti et des besoins identifiés. C’est ainsi que la magie opère, tout simplement. « La nature fonctionne comme ça depuis des millions d’années », rappelle Frédéric Laloux. Or, aux dernières nouvelles, les humains sont partie intégrante de la nature.

Pourquoi maintenant, en 2021, à 50 ans passés ?

Si, malgré tout, l’idée de vous laisser porter par votre intuition vous paraît encore trop effrayante, je vous invite à prendre en considération un dernier élément. Depuis 2020, le monde lui-même s’est révélé imminemment incertain. L’axe commun à partir duquel nous avions l’habitude de raisonner est devenu officiellement flou et mouvant. « Organiser », « planifier », « prévoir », ces mots ne font plus partie de notre vocabulaire.

De surcroît, et je conclurai là-dessus, à 50 ans, on a largement eu le temps de tester le paradigme volontariste selon lequel il serait indispensable de se fixer des objectifs déterminés et de travailler dur pour les atteindre. La folie, n’est-ce pas de se comporter toujours de la même manière et de s’attendre à un résultat différent ? Pour information, l’auteur de cette question rhétorique n’est autre qu’un certain Albert Einstein.

Alors, qu’en pensez-vous, c’est parti ? Le cas échéant, tout ce dont vous avez besoin, c’est d’une pincée de connaissance de soi et d’une poignée de foi. A partir de maintenant, vous seule serez en mesure de valider vos choix. En effet, dans le monde de Goethe, d’Einstein et de Bergson, ce qui est bon pour vous aujourd’hui n’est peut-être pas ce qui est bon pour quelqu’un d’autre (ni peut-être pour vous demain). Vous êtes désormais la seule et unique personne à pouvoir ressentir avec objectivité la direction vers laquelle pointe subtilement votre intuition. Chacun sa route, chacun son chemin, passe le message à ton voisin …

Ouvrages de référence cités :

  • « Reinventing Organizations » (version illustrée), de Frédéric Laloux

L’ouvrage analyse des entreprises dites vivantes, fonctionnant sans planning stratégique

  • « L’utilité de l’inutile », de Nuccio Ordine
    Un petit bijou qui démontre la véritable utilité de bon nombre d’activités réputées inutiles
  • « Le complexe de la sorcière », d’Isabelle Sorente

Mi-essai, mi-roman, le livre évoque l’impact intergénérationnel des chasses aux sorcières qui se sont déroulées en Europe à la Renaissance

  • « La Pensée et le Mouvant », de Henri Bergson
    Dans ce livre de référence, le philosophe y développe la notion d’intuition


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