souvenirs d'enfance

Où sont partis nos souvenirs d’enfance ?

Nos premiers mots, les premiers contacts avec nos proches, la première rentrée des classes… Pourquoi nos souvenirs antérieurs à 7 ans sont-ils si fragmentaires voire absents ? Vouloir y répondre, c’est participer à une énigme scientifique qui n’a pas encore écrit le mot fin.

Reading Time: 3 minutes

Les souvenirs d’enfance, si compliqués à se remémorer

Arrivé au demi-siècle d’existence, qui n’a jamais eu l’envie de vouloir mettre en mode pause le temps qui passe ? Un souhait souvent ravivé en voyant les (petits-) enfants jouer. Que faisions-nous à leur âge ? Qui nous a appris à marcher ? Quel a été notre premier mot prononcé ? Quel goût avait notre première glace ? Face à ces questions, bien souvent le trou noir. Nous avons beau faire un effort , rien ne revient ou si peu. Comme si le cerveau avait effacé sa mémoire interne pour la reformater. Rassurez-vous, c’est normal, même si c’est dommage. Aujourd’hui encore, les mécanismes de la mémoire restent encore peu connus. Un sujet d’études qui divise les scientifiques quant aux théories à adopter. Notamment en ce qui concerne cette forme d’amnésie dite infantile.

Une mémoire autobiographique complexe à créer

Pour les chercheurs, ce phénomène débute aux alentours de 7 ans. C’est à cette période que s’estompent voire s’effacent les souvenirs de notre petite enfance. Un âge qui n’a pas été choisi au hasard mais qui résulte de plusieurs études réalisées sur des échantillons d’enfants. Dont celle de l’Université d’Emory, en Géorgie. Le résultat est édifiant. Sur les quelque 80 enfants étudiés, les enfants de 7 à 9 ans n’ont plus qu’une petite partie (soit environ 30 à 35%) de la mémoire des événements des âges antérieurs.

Une perte de mémoire qui serait uniquement liée aux souvenirs des premières années. Une sorte de faculté d’oubli de notre cerveau qui lui permettrait de créer une mémoire nouvelle, plus complexe. Et que l’on pourrait qualifier d’autobiographique. Dans le milieu scientifique, elle est définie comme « une forme de mémoire organisée de façon chronologique autour d’événements qui seraient marqués par un certain sentiment d’implication personnelle. » Si le jeune enfant a oublié des événements de son quotidien, il n’a par contre rien oublié de son apprentissage linguistique, de ses connaissances purement cognitives. On pourrait parler d’une sorte d’élagage de souvenirs sans importance pour mieux permettre la maturation cérébrale.

Une approche freudienne contestée

L’amnésie infantile passionne les chercheurs depuis le 19e siècle. Parmi les pionniers de la recherche sur le sujet figurent Catherine et Victor Henri. Dans une publication de 1896, ils ont ainsi analysé les mécanismes de la mémoire infantile. Des travaux qui ont ensuite inspiré Freud. Un sujet qu’il commentait ainsi : «à mon avis, on a tort d’accepter comme un fait naturel le phénomène de l’amnésie infantile, de l’absence de souvenirs se rapportant aux premières années. On devrait plutôt voir dans ce fait une singulière énigme. »  Pour lui, cette forme d’amnésie devait s’étudier comme un refoulement des souvenirs sexuels de la prime enfance, résultat de la problématique oedipienne. Des souvenirs qui seraient donc involontairement rendus inaccessible à la conscience de l’enfant. Une théorie du refoulement qu’il opposait à l’immaturité mémorielle dans son ouvrage publié en 1901, Psychopathologie de la vie quotidienne. Depuis la publication d’autres travaux plus récents, sa théorie, plus psychique que biologique, n’est plus celle qui tient la corde.

De l’importance de l’hippocampe 

Parmi les nombreuses hypothèses avancées aujourd’hui pour expliquer cette amnésie, l’une d’entre elles est souvent privilégiée : un développement lent de l’hippocampe. Un jeune enfant n’aurait pas encore acquis la maturité nécessaire de cet organe dont on sait qu’il intervient dans le phénomène de mémorisation et d’apprentissage. Une partie du cerveau qui permet de nous souvenir du moment et du lieu où un événement s’est déroulé. Les travaux de Paul Frankland, de l’Université de Toronto, soulignent l’importance de la formation de nouveaux neurones, présents au cœur du gyrus denté. Cette zone de l’hippocampe est notamment responsable de la mémoire spatiale. Ces nouveaux neurones, issus de ce que l’on nomme neurogénèse, conduiraient à une meilleure connexion synaptique. Avec l’oubli progressif de souvenirs plus anciens.

Est-ce si important au fond ?

L’amnésie infantile est loin d’avoir livré tous ses secrets. Des oublis qui, comme se plaisent à souligner les scientifiques, n’ont aucune incidence sur notre capacité à vivre pleinement notre vie d’adulte. Certes, mais nul doute que beaucoup d’entre nous, à la cinquantaine bien sonnée, aimeraient se souvenir de ces premières années. Par pur moment de jouissance nostalgique. Pour retrouver le souvenir d’un (grand-) parent disparu. L’émerveillement des premières fois. Y compris les souvenirs du quotidien dont Freud doutait de l’intérêt. Même point de vue exprimé par le célèbre acteur Yul Brynner quand on l’interrogeait sur son enfance : « d’où l’on vient, où on est né, de quelle famille on vient. Cela n’a aucune importance pour moi. Ce qui est important dans la vie de n’importe quel être humain c’est ce qu’il a fait, ce qu’il a accompli en tant qu’être humain. »

Paradoxalement, si nos premières années sont frappées d’amnésie, nos dernières le sont parfois aussi. Mais d’une autre forme. Davantage liée à la mémoire immédiate, celle que l’on nomme démence sénile. Mais ceci est une autre histoire.