Pour ou contre l’euthanasie ?

L’euthanasie met fin à une vie qui souffre. Pourquoi l’euthanasie reste-t-elle encore un sujet difficile ? Pourquoi ne pas accepter l’euthanasie comme un geste d’humanité ? Rencontre avec le Professeur Dominique Lossignol, Chef de clinique à l’Institut Jules Bordet à Bruxelles (ULB).

Que faire face à une mort qui ne vient pas délivrer de la souffrance ?

Les médecins sont aujourd’hui formés à la lutte acharnée contre la mort. Les progrès thérapeutiques font que la mort est vécue comme un échec. Et tout médecin tente de la repousser au maximum. Certes, il nous a été appris que lorsque le cerveau est irrémédiablement détruit, les conditions d’entretien artificiel de la circulation sanguine et de la respiration doivent être arrêtées. Certes aussi, l’acharnement thérapeutique a été dénoncé. Mais que faire quand, dans une phase agonique douloureuse sur le plan physique et psychique pour le malade, le corps continue à égrener les heures et parfois les jours, même après l’arrêt des soins curatifs et le seul maintien des soins palliatifs ? Certains proposent l’introduction d’une sédation continue et terminale. D’autres considèrent que l’euthanasie représente un soulagement, un geste d’humanité et de compassion pour les patients qui réclament celle-ci dans les phases tout à fait ultimes de leur maladie.

« On ne peut pas faire abstraction de la fin de vie d’un patient, cela fait partie de la pratique de tout médecin, la qualité de fin de vie que l’on donne à son patient dépendra de la relation qui a été tissée avec lui, c’est une continuité, les séparations sont arbitraires. On doit pouvoir s’interroger avec lui sur la souffrance, l’accompagnement, ses désirs, ses angoisses… Il faut anticiper la fin de vie, et interroger son patient, et puis oser aborder la souffrance, et les souhaits liés à la fin de vie ».

La sédation palliative est-elle une forme d’euthanasie ?

Non. Il y a bien souvent confusion des mots, elle est interpellante et simplificatrice. La sédation palliative, terminale ou contrôlée consiste à plonger le patient (en phase terminale, mais quand peut-on dire qu’un patient est en phase terminale ?) dans un sommeil profond. Cette méthode a pour but de soulager la douleur en abaissant l’état de conscience du patient. En général, la sédation est appliquée en continu jusqu’au décès. Même si, dans certains cas, elle peut aussi être de courte durée ou entrecoupée.

La sédation palliative ne s’apparente donc pas à l’euthanasie, mais y a-t-il un sens de maintenir quelqu’un en agonie ?

Si une sédation terminale « accompagnant » le décès est largement consensuelle, l’injection d’un sédatif accélérant la mort ne l’est pas. Une nuance ténue mais qui fait profondément débat. L’approche de la fin de vie a pris une nouvelle dimension dans notre pays depuis la mise en application de la loi relative à l’euthanasie et aux soins palliatifs en 2002. Si le texte légal précise clairement les conditions à respecter, le médecin qui accepte d’aider son patient se doit d’appliquer des méthodes adéquates, en accord avec la bonne pratique médicale et les connaissances scientifiques du moment.

Les techniques rendant possible la pratique de l’euthanasie appellent à une rigueur tant sur la procédure à suivre qu’en ce qui concerne la pharmacologie…

De nombreux médicaments peuvent entraîner un décès à des doses supra-thérapeutiques mais seuls quelques-uns garantissent une fin de vie sans souffrance, dans le respect de la dignité humaine. Connaître les doses efficaces et les modes d’administration n’implique ni une apologie de l’euthanasie ni une attitude intolérante, bien au contraire. Sortir la pratique de l’euthanasie de la clandestinité ne peut que garantir une approche humaine et respectueuse du souhait des patients tout en évitant dérives et pratique inadéquate.

Tout sauf un rituel…

Toute demande d’euthanasie telle que précisée dans le texte légal doit faire l’objet d’une analyse approfondie et aucune décision ne peut être prise dans l’urgence.

Le cadre dans lequel s’exerce l’euthanasie en Belgique est bien défini. Elle doit obligatoirement se faire en présence d’un médecin. Le patient doit être conscient ou doit avoir clairement exprimé son souhait alors qu’il l’était ; il doit souffrir d’une affection incurable grave entraînant de grandes souffrances physiques ou psychiques, avoir demandé de l’aide de son propre chef et de manière répétée et sereine, confirmer sa demande par écrit et ne pas subir de pression extérieure. La mort peut être imminente mais pas obligatoirement. L’euthanasie n’est pas un acte stéréotypé.

Un ultime moment d’émotion…

La dépénalisation a permis aux patients et à leur famille de vivre ce moment de grande émotion dans la sérénité. « La famille est presque toujours présente, les gens sont préparés, ont eu le temps de se parler. Il n’y a pas de regret de ce qui n’a pas été dit, pas de culpabilité de ne pas avoir été là ».

Quant au malade lui-même, qui attend ce moment depuis longtemps – il y a toujours un long délai entre la demande et le geste ultime -, il est en paix.

Mais comment définir une souffrance sans issue et insupportable ?

C’est une question qui revient constamment dans les discussions portant sur l’euthanasie. La réponse est pour le moins sujette à interprétation et fortement liée à la personne. La souffrance est une expérience subjective et n’est pas établie de manière fixe. Dans le cas de l’euthanasie, il est important de prendre de bonnes dispositions car des arrangements bien convenus sont source de tranquillité. Beaucoup de patients que je vois en consultation craignent une mort douloureuse, précédée d’une souffrance insupportable. Ils me disent ne jamais vouloir vivre la même souffrance de fin de vie qu’ils ont vue chez un de leur proche. Pour ces personnes, il est assurément important de pouvoir déterminer à l’avance qu’elles pourront choisir les conditions dans lesquelles l’euthanasie sera pratiquée. Il faut avant tout aborder cette question avec son médecin généraliste ou le médecin spécialiste qui suit le dossier. Nous disposons de nombreux moyens à l’heure actuelle pour prévenir une souffrance insupportable. Il faut en informer le patient.

Une commission, pour éviter toute dérive ?

Bien sûr, la dépénalisation ne s’est pas faite sans débat. En Belgique comme ailleurs, des craintes ont été exprimées : peur que l’euthanasie soit pratiquée pour des motifs économiques, sur des personnes handicapées, déficientes, pauvres, pour libérer des lits… Le gouvernement a institué une commission de révision, chaque cas est revu et aucun dérapage n’a été relevé. Ce nouveau contexte a permis de rassurer les médecins qui se retrouvent dans un cadre légal, de même que les citoyens en général et les grands malades qui savent qu’ils ont ce recours si un jour leurs souffrances deviennent insupportables.

Liberté de conscience ?

L’euthanasie se fait soit sur son lieu de résidence ou à l’hôpital. Bien sûr, il est idéal que ce geste final soit initié par le médecin qui a suivi le patient. Mais tous les hôpitaux et tous les médecins n’acceptent pas de pratiquer l’euthanasie. Au nom de la liberté de conscience, les médecins ont le droit de refuser de mettre fin à la vie d’un patient, même à sa demande. En tant que médecin, on ne peut écarter la fin de vie, les choses doivent être claires, ce qui important c’est que le malade meure de la façon la plus « confortable », on ne peut abandonner son patient !

Bien entendu, pour de nombreux malades en fin de vie, des soins palliatifs sont souvent parfaitement adaptés. Mais un malade en difficulté respiratoire, envahi par les métastases et par une douleur intolérable, on ne peut pas lui dire « non », on doit pouvoir l’aider. La loi nous permet d’être en phase avec nos patients, en dehors des craintes liées à la clandestinité. Lors d’une euthanasie, la mort se passe toujours bien, tout est clairement écrit, tout le processus de fin de vie est documenté.

La fin de vie est une décision de consensus, basée sur l’intérêt de la personne. Il n’y jamais d’intérêt à mourir au sens philosophique, il y a un intérêt à mourir sans agonie, sans souffrance et avec dignité.

Plus d’infos : www.admd.be